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06 novembre 2012

Pour une femme

Nous avons assisté au tournage du prochain film de Diane Kurys qui s'est déroulé durant tout l'été à Lyon et sa région.

Tournage Pour une femme
Tournage Pour une femme © ©Fouzia Chérigui

Deux temps, deux couleurs

C’est au lac de Vénérieu (Isère), dans les vignes et les pierres dorées du Beaujolais, à la guinguette du  « Faisan doré » en bord de Saône près de Villefranche, au château de Fareins dans l’Ain, que Diane Kurys a tourné son 12elong-métrage. Et bien sûr à Lyon, ville où elle est née en 1948, d’un couple d’immigrants russes.

Car son 5e film autobiographique, « Pour une femme », ne pouvait  se passer de cette ville qu’elle a dû ré-rapprivoiser , trente ans après « Coup de foudre ». Longtemps, elle s’est éloignée de ce théâtre sombre, décor sinistre d’un événement qui l’a marquée et longuement inspirée : le divorce de ses parents, survenu l’année de ses six ans. « J’ai passé deux ans à repérer les lieux, précise-t-elle, c’était dur de retrouver Lyon, qui a beaucoup changé, et de recréer l’ambiance des années d’après-guerre. Le magasin de mon père, qui était tailleur rue Paul Bert, a été reconstitué d’après photos, tout près de son site d’ origine : rue Aimé Collomb dans le 3e arrondissement. »
Pour marquer visuellement les deux temps qui alternent dans un scénario qui fait le va-et-vient entre les années d’après-guerre et 1984, les couleurs se font plus vives ou s’estompent. Une métaphore de notre mémoire, qui tend à fondre les contours des événements de notre enfance…
 

Famille d’acteurs

Pour tenir le rôle d’Anne, jeune romancière à laquelle Diane Kurys prête nombre de ses traits, la réalisatrice à choisi Sylvie Testud. « Le fait qu’elle soit croix-roussienne  comme moi est amusant mais n’a rien à voir avec mon envie de la faire tourner. J’ai écrit le scénario pendant deux ans en pensant à elle ;  nous avons développé une grande complicité depuis qu’elle a incarné « Sagan », en 2008. Je me suis identifiée à elle : comme moi, c’est un petit bout de femme, elle est auteur et metteur en scène. Elle est donc parfaitement crédible…  Pour jouer ma sœur (Tania dans le film), j’ai choisi Julie Ferrier dont la carnation et les yeux bleus sont proches de ceux de Sylvie Testud. Elle aussi a des origines lyonnaises ! Mais encore une fois, ce lieu de naissance n’a aucune importance pour moi. Ce qui compte, c’est que cette actrice est une fille extrêmement intéressante et qu’elle possède une très large palette de jeu. Elle est drôle mais pas seulement… »                                                                                                                                     

 Dans un appartement bourgeois proche de la place Bellecour, se tourne une scène entre les deux sœurs, et la vision de Diane Kurys sur ses deux comédiennes se vérifie. Assises sur un grand lit, les deux sœurs découvrent et se partagent le contenu d’un coffret de bijoux ayant appartenu à Léna, leur mère décédée. Entre elles, les répliques fusent, tour à tour douces-amères, piquantes… révélant d’insondables zones d’ombre ou d’attachement. Le jeu de Julie Ferrier, tout en nuances, oscille entre tension et  tentatives de rapprochement. 

Je me suis inspirée du rapport entre sœurs que j’ai vécu, confie Diane Kurys. On s’aime, on se lance des vacheries… Après la mort d’un parent, les sentiments son exacerbés, les émotions atteignent des sommets. »
Les parents jeunes sont interprétés par Benoît Magimel (Michel) et Mélanie Thierry (Léna). « Benoît ressemble à mon père, d’autant qu’il a accepté de s’épaissir pour le personnage, apprécie la réalisatrice. Pour l’incarner à 70 ans, il se laisse grimer et subit cinq heures de maquillages quotidiennes ! 
Jean, son frère, est joué par Nicolas Duvauchelle : la ressemblance entre ces deux acteurs est évidente. Quant à Mélanie Thierry, elle imposait sa jolie blondeur comme étant celle de ma mère, Léna dans le film. Sa beauté est essentielle : mes parents se sont rencontrés dans un camp d’internement français. En 1942, à la veille du départ des trains pour Auschwitz, mon père a été reconnu et libéré du camp en qualité de soldat français. Il a alors eu un réflexe incroyable : il a demandé s’il pouvait partir avec sa fiancée, alors qu’il ne connaissait absolument pas celle qui est devenue ma mère. Il l’avait repérée parce qu’elle était jolie et il l’a épousée sur place, ce qui l’a sauvée ! »
 

Intermittences du cœur
On l’aura compris, ce dernier volet de la longue fresque peinte par Diane Kurys ne dit pas seulement les errements d’un couple et la passion ravageuse. Comme "Coup de foudre", sorti en  1983 (avec Isabelle Huppert et Guy Marchand dans le rôle des parents), « Pour une femme » restitue les mœurs affectives des années d’après-guerre. Mais l’histoire n’en reste pas là et prend du recul pour montrer l’impact d’une alchimie amoureuse  30 ans plus tard. Loin sur le lac, l’onde est troublée par le lanceur de ricochet…« Mon oncle Jean, le frère de mon père incarné par Nicolas Duvauchelle, était un soldat rouge qui a débarqué d’URSS à Lyon pendant quelques temps, en 1946. Il a dormi sur le canapé, la maison n’était pas grande bien sûr, et après ma naissance, plus personne n’a prononcé son nom. Pourquoi ? N’ayant pas de réponse claire, j’ai imaginé une aventure entre ce bel homme mystérieux et ma mère, dont je pourrais être le fruit, puisque les dates concordent… »

    
Lames de fond
Parmi les scènes des années 40, nombreuses sont celles qui se tournent dans l’espace familial mais aussi rue Sainte-Hélène, dans une cellule reconstituée du Parti Communiste.  C’est  là que Michel et Léna, immigrants juifs fraîchement naturalisés français, retrouvent leurs amis Madeleine et Maurice (Clotilde Hesme et Denis Podalydès), eux aussi engagés en politique. L’occasion pour Diane Kurys de retracer des moments de vie, et à travers eux, d’aborder de larges questions de société. La condition des femmes notamment, lui tient à cœur : « Le personnage de Madeleine, libre, sans enfant, entre deux hommes, interroge sur l’évolution du statut des femmes, sur la dissidence au quotidien. Les épouses et mères des années 40 étaient-elles beaucoup moins libres que les femmes d’aujourd’hui ? On ne le dit pas souvent mais les femmes se servaient de l’humour pour biaiser, se libérer de leurs chaînes. Simone de Beauvoir a montré un chemin valorisant pour beaucoup d’entre elles qui n’étaient pas forcément dans le moule. »        
Quant à la dissidence politique, elle se dessine en filigrane, car « à l’époque, rares étaient ceux qui comprenaient ce qui se passait. Je n’ai rencontré le fils de Victor Andreïevitch Kravtchenko - auteur de « I chose Freedom », un livre dénonçant le système soviétique, publié à New York  en1946 - que très récemment. Peu de gens avaient alors remis en cause le communisme et le personnage de Michel entendant des nouvelles de l’affaire Kravtchenko à la radio, en 48, s’exclame : « Il mérite douze balles dans la peau ce traître ! » Ce «traître » a probablement été assassiné par le KGB en 1966, à New York. »
 

La vérité a des limites

« Pour écrire ce scénario, reconnaît Diane Kurys, j’ai travaillé avec acharnement, suivant un lent processus. Car il ne restitue pas la vérité des événements de ma vie en bloc. Par exemple, je n’ai pas encore décidé si Anne fera de son histoire un livre ou un film ; j’ai tourné les deux versions pour me laisser une marge de manœuvre entre deux visions de moi-même, l’une un peu trop impudique, l’autre un peu trop éloignée… Entre faits réels et inventés, mon scénario tisse des bribes, joue une mélodie qui reprend des thèmes fondateurs que l’on retrouve dans plusieurs de mes films. La séparation des parents, le couple des sœurs, mais il donne aussi mon point de vue d’adulte sur l’adultère et bien d’autres thèmes. » A ce point de vue d’auteur s’inspirant du destin de ses proches, s’ajoutent l’interprétation des acteurs. « Là est la surprise ! lance Diane Kurys. C’est le cadeau qu’ils apportent à l’œuvre et à son metteur en scène. Je suis extrêmement touchée de voir la manière dont ils donnent vie aux personnages et les rendent à la fois proches et différents des personnes que j’ai connues. Denis Podalydès, par exemple, réinvente à chaque prise le personnage de Maurice. Il change tout le temps, me donne le choix : quel talent ! »  

Propos recueillis par Sylvie Finand 

 

Synopsis     

Anne a beaucoup d’imagination. Normal, elle est romancière. Mais à 35 ans, en 1984, elle ne sait toujours rien de son passé. Parce que son père, sa sœur, se taisent. Parce qu’il vaut mieux ne pas toujours savoir… Après la disparition de sa mère, Anne retrouve des photos et des lettres et décide de se pencher sur la relation de ses parents, Michel et Léna, quand ils vivaient à Lyon en 1947. Ce sera son prochain roman. Au cours de ses recherches, elle va découvrir l’existence de Jean, un oncle mystérieux que tout le monde veut oublier et dont  on parle encore comme d’un fantôme… Peu à peu, elle s’approche d’une vérité qu’elle cherchait sans le savoir. Mais le temps presse : son père est malade et pourrait bien emporter avec lui ce secret qui les a tenus si longtemps éloignés l’un de l’autre. Entre la France d’après-guerre et celle des années 80, les destins d’Anne et de son père se juxtaposent, s’emmêlent pour ne plus former qu’une seule histoire, un seul film.                                                          

Pour une femme trio voiture
Pour une femme trio voiture © ©David Koskas/Alexandre Films